Comme il est plus commode de se penser démuni, sans aucune arme pour lutter, de reporter notre faute sur d'autres.
Certes l'être humain porte des jugements. Mais le pire qui soit dans notre existence est le nôtre. Et ce regard m'a, jusqu'à cette révélation, empêché de faire bien des choses à force d'états névrotiques. J'avais bien essayé, sur les conseils de ma mère, de consulter un psychiatre afin de déverser ma souffrance et mon incompréhension du monde. Mais un psychiatre soumet à un examen sans en avoir l'air, dans une ambiance parfois glaciale. Mais que voulez-vous, c'est remboursé...
Alors je continuai de refuser cette triste réalité dans la culpabilité la plus totale, non pas d'être la responsable de ces faits, mais de cette impuissance. Nous avons cette tendance dans ces situations à penser que plus rien n'est possible. L'engrenage de la déraison fait son chemin. Et c'est en termes d'anathème que l'on s'exprime. Pauvre petite chose que j'étais, délaissée et jugée par ses pairs alors que je n'avais commis aucun crime. Je me débattais inlassablement dans cette mascarade tumultueuse que mon esprit mettait en scène. La peur des autres grandissait, m'oppressait jusqu'à m'ôter toute objectivité. Des dangers et des ennemis jalonnaient cette réalité que je fabriquais de toute pièce sans pudeur, convaincue du bienfondé de mes pensées. Et je partais en croisade la peur au ventre, tantôt pleine d'énergie pour affronter tous ces dragons, tantôt sans force, affalée sur le divan, le regard dans le vide, me posant des milliers de questions sans réponse sur l'acharnement de l'autre. Qu'avais-je fait de mal ? Et puis l'on m'a souvent fait remarquer que je manquais de confiance en moi. Voilà la coupable, la confiance me faisait défaut.
J'ai scruté mon passé dans un élan d'introspection pour enfin nommer les responsables de cette infamie. J'analysais la moindre parcelle de ce passé, les discours et les attitudes de mes parents que je savais malades. J'étais bien heureuse de savoir que je me dénigrais trop à cause d'eux, que mon esprit avide de réponses pouvait enfin se nourrir des fruits de cette introspection longue et éprouvante. J'en avais déduit la cause de mes comportements, les affres de ma conscience ainsi que ceux de mon inconscient bien habile. On m'avait injecté des croyances bafouant ma personnalité juvénile et détruisant ce que j'avais de plus cher, moi. Ma quête consista par la suite à trouver la source de chacune de mes pensées déviantes et à connaître le mécanisme insidieux que mon esprit avait engagé à mon encontre, et pour me rapprocher plus de mon état originel, de ma véritable conscience.
Mais je ne parvenais pas à lâcher le regard de l'autre. Et la seule chose que je réussissais à invoquer était un passé amer et lourd de conséquences. Cela ne suffisait pas à m'aider à transcender cet état. En fait, je m'aperçus que je tenais le regard de l'autre. Et cette réalité m'est apparue un jour sans crier gare. Je suis allée très loin dans mes pensées dénuées de sens, jusqu'à me dire que je devenais une cible facile. La paranoïa et la persécution s'insèrent progressivement dans le psychisme sans que l'on s'en rende compte. Comme l'esprit peut être tordu parfois, donnant des sueurs froides à volo, sans vergogne.
Cependant j'étais la seule coupable de ces manigances. Il n'était pas question de me flageller ni l'esprit, ni le corps mais de prendre enfin en compte que mon égocentrisme avait tout mis en œuvre. Si l'homme a été obligé de reconnaître que la terre n'est pas le centre de l'univers, son esprit continue à œuvrer dans ce sens, en son for intérieur. Et le mien, comme celui d'autres sûrement, en est la preuve flagrante. A force de vouloir exister, de tout ramener à soi et de désigner les autres comme les « bourreaux » de notre faiblesse, de nos incertitudes, le monde finit par tourner autour de nous effectivement, mais seulement dans notre réalité bien ficelée, au fil du temps.
J'avais d'abord décidé d'aider autrui, pensant ainsi me détourner de moi, et affaiblir par conséquent mon égocentrisme destructeur. L'ego démesuré aurait eu raison de moi j'en suis persuadée, me plongeant dans les entrailles de mon être sans aucun plan n'indiquant la sortie.
Je pensais être devenue altruiste par cette aide apportée activement aux autres. Puis une autre révélation me claqua au visage. Je servais encore mon ego. Alors la question se posa. Aide-t-on uniquement pour assouvir les besoin de l'ego ? Non évidemment. Mais il convient de bien discerner la réelle motivation de cet acte. Il faut ressentir en son âme si cet acte est désintéressé, une intention réellement généreuse ou bien avide de reconnaissance. Au début je pensais que ce n'était pas uniquement un acte désintéressé lorsque je me rendis compte que j'attendais qu'on fasse mon éloge. Mon orgueil était blessé d'avoir ainsi à avouer une telle déchéance. J'avais encore du chemin à faire, donc. Et il fallait avant tout que je ne déplace plus le problème. Et le chemin fut périlleux effectivement car à chaque sentiment de frustration il a fallu relativiser et me recentrer sur l'essentiel.
J'ai dû apprendre à aider sans attendre en retour. Il m'a fallu comprendre les émotions, les faiblesses et les forces d'autrui. Et j'avais ces dons de lire les esprits et l'empathie, qui ne servaient qu'à nourrir ma névrose accablante. Je les pervertissais sans m'en rendre compte et sans me soucier que l'autre pouvait avoir également bien du mal à exister, écrasé par mon affreux désir de me sentir importante et utile. Et si certains ont su exploiter ce pseudo altruisme, j'acceptais malgré tout leur détermination à pomper en moi quantité d'énergie vitale croyant que cela me serait salutaire. Balivernes ! Je sais à présent que cette torture n'est pas utile pour être dans ce monde. Lassée de ces extrêmes pour le moins éreintantes, vint le temps de la relativisation et de l'acceptation de l'idée que tout n'est pas centré sur ma personne.
S'il l'on m'avait faire remarquer au début de cette épopée que j'étais egocentrique, limite égoïste, je pense que ma réaction aurait été des plus virulentes à l'égard de mon inquisiteur. Et les mots lancés sur lui auraient sans aucun doute évoqué Ma douleur et Son injustice.

